RDC : "les mandarins politiques sont de moins en moins préoccupés par les besoins de la population" (Eugène Banyaku)

Eugène Banyaku, professeur de Relations Internationales et ancien juge de la cour constitutionnelle de la République Démocratique du Congo/ photo tiers

Au cours d'une interview accordée à la rédaction de Forum des As, à l'occasion du soixantième annivetsaire de l'accession de la RDC à l'indépendance, le professeur Eugène Banyaku a brossé un bilan négatif du pays sur le plan politique.

Il a affirmé que l'émergence des regroupements politiques en 1964 avec le CONACO de Moïse Tshombe a perverti la scène politique congolaise en muselant les partis politiques, seules formations politiques dotées de la personnalité juridique et à cet effet de droit, pour exprimer les aspirations du peuple.

"Depuis 1960, quelles que soient les vicissitudes des partis, il y'avait quand même un espace serein. C'est avec la tendance des regroupements politiques, Tshombe l'a instauré en 1964 et cela nous a donné ce qui accable et assombrit l'espace politique congolais. La réapparition des regroupements politiques avec les élections de 2006, de 2011 et de 2018, constitue un grand handicap, car les partis politiques qui ont un statut et une personnalité juridique ne s'expriment pas suffisamment", a-t-il déclaré.

En lieu et place, souligne ce professeur politologue, ce sont les regroupements politiques, fruits des montages électoraux, à titre de plateforme, qui s'expriment.

" Si les regroupements agissent dans la vie fonctionnelle du Parlement, du Gouvernement, comprenez que l'on a perdu le boussole. C'est la situation qui nous préoccupe actuellement.
En 1960, ce sont des partis politiques qui ont joué un grand rôle. L'expression politique était plus transparente et correspondait mieux à la réalité. Même si ces partis étaient à base socio-ethnique, professionnelle et confessionnelle, mais il y avait quand même une transparence.
On savait que représentait telle personne par rapport à tel enjeu", a fait remarquer le professeur Eugène Banyaku.

Il précise que les regroupements politiques, dont il est question ici, ne sont pas des partis et leurs alliés. Il s'agit plutôt des plateformes formées à des fins électoralistes. Ce professeur rappelle que, conformément à article 6 de la Constitution, ce sont les partis politiques qui concourent à l'expression des suffrages. Pas les regroupements politiques.

Pour ce scientifique, de 1960 à ces jours, l'espace politique est buté à deux difficultés. Il s'agit du manque de la légitimité des acteurs politiques au pouvoir et ceux de l'opposition, mais aussi du manque de transparence dans la gestion de la chose publique.

"La Constitution dans son article 6 et la loi sur les partis politiques dans son article 2 consacrent le parti politique comme la seule formation politique et instance organique à même de concourir à l'expression du suffrage électoral. S'il est reconnu à la plateforme électorale , c'est-à-dire le cadre momentané de regroupement politique, disposition temporaire ne lui accorde une prérogative permanente et opposable au tiers politique, car elles n'ont pas de personnalité juridique pour exercer des activités politiques en dehors de temps ou moment d'élection jusqu'à la publication des résultats définitifs", a-t-il soutenu.

De 1960 à 1964, la stabilité relative était due au fait que les partis politiques traduisaient les aspirations du peuple et même les rébellions se constituaient sur les bases partisanes, a martelé le professeur Eugène Banyaku.

L'apanage du regroupement politique s'est imposé avec la CONACO de Tshombe d'une part et le Front Commun pour la Démocratie de Cyrille Adoula, Kamitatu, Bomboko, Nendaka ainsi que nombreux autres leaders des provinces de l'Ouest et de la Province Orientale d'autre part, a rappelé ce politologue.

"Le vice s'est installé avec la prééminence les mandarins politiques de moins en moins préoccupés par les besoins de la population. Avec la dictature, le regroupement en parti unique érigé par le MPR et meme l'AFDL comme parti-Etat , l'articulation de l'espace politique ne s'est pas améliorée aussi bien en ce qui concerne la légitimité des acteurs, que la transparence dans la gouvernance publique", a affirmé le professeur Eugène Banyaku.

Selon ce politologue, la restauration insolite des regroupements politiques au détriment des partis politiques avec l'AMP, la MP et le FCC, "a non seulement englouti toute aspiration démocratique mais a favorisé une vampirissition de l'Etat par les chefs politiques hiérarchisés en pyramide renversée au service d'un individu ou d'un cluster des malfaiteurs politiques et leur prolongement truffé jusqu'aux opérateurs économiques véreux".
Pour illustrer ses propos, il note qu'en scrutant les dernières élections législatives de 2018, dans l'ordre de classement en nombre de sièges, on constate que le PPRD en a gagné 72 suivi de l'UDPS avec 32 et suivi de PALU & Alliés avec 18, AFDC avec 17, MLC avec 17, UNC avec 16 et ENSEMBLE avec 9. Une autre observation en rapport avec les partis politiques est celle liée à la répartition des élus à travers le pays. À ce sujet, toutes choses étant égales par ailleurs, y compris la fraude et braquage électoral, le PPPR a eu des élus dans 23 sur les 26 provinces, l'UDPS 9 sur 26 provinces, PALU&Alliés 9 sur 26, MLC 10 sur 26 provinces, UNC 6 sur 26 provinces et UMK 9 sur 26 provinces. Par contre, les regroupements politiques sont représentés essentiellement dans les zones d'encrage de leurs chefs respectifs. A l'échelle électorale nationale, cela renforce le clivage géopolitique du pays et davantage un fractionnalisme politique au seul profit de chacune des autorités morales et finalement au profit de la seule timorée Autorité morale.
Il conclu en disant que si l'Union Sacrée de la Nation ne se donne pas la vocation d'un creuset d'alliance autour des valeurs démocratiques et républicaines consenties et convenues entre des partis politiques ayant chacun sa personnalité juridique, il n'y aura ni démocratie, ni Etat de droit. Et pourtant, ce sont ces deux ultimes qui constitueraient le cheval de bataille du chef de l'État Félix-Antoine Tshisekedi.

election-net.com/ Forum des As

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