Huile de palme : la face cachée de l'aide française en RDC

Le président français Emmanuel Macron et son homologue congolais Félix Tshisekedi en 2019. © Julien Mattia/Le Pictorium/MaxPPP

Selon les révélations de Médiapart, plusieurs banques européennes dont l’Agence française de développement (AFD) et Proparco, sa filiale dédiée au secteur privée, a financé pendant huit ans une plantation d’huile de palme dont les gérants et la société de gardiennage sont accusés de meurtres et d’accaparement des terres en République démocratique du Congo. La dite société est au cœur d'un scandale depuis plusieurs années en raison des exactions perpétrées dans les zones rurales du pays. Elle, c’est Feronia qui a changé de nom après avoir fait faillite.

Depuis 2012, plusieurs banques européennes ont accordé près de 128 millions d’euros d’aide dont près de 25 millions d’euros versés par l’Agence française de développement (AFD) et Proparco à la société Feronia, qui produit chaque année 41 000 tonnes d’huile de palme – une agro-industrie accusée de déforestation sauvage dans le bassin du Congo.

Sur terrain, la plantation de palmiers à huile de Lokutu dans la province de la Tshopo en RDC semble être abandonnée. Les travailleurs rencontrés sur place se sentent marginalisés. Richard pour être payé une journée complète, il doit récolter entre 90 et 110 régimes. Une vie difficile pour cet homme de 38 ans qui travaille sept jours sur sept dans la palmeraie, à raison de dix heures par jour pour un salaire quotidien de 1,23 euro – trois fois moins que le salaire minimum en RDC, et en dessous du seuil de pauvreté défini par la Banque mondiale (1,62 euro par jour), fait savoir Mediapart.

Interrogée, la direction de Proparco assure que ce projet d'exploitation de l'huile de palme sur 20 000 hectares dans la province de la Tshopo en RDC « répondait à l’une de ses priorités qui est de contribuer à faire croître le secteur agro-industriel en Afrique, en complémentarité et soutien d’une agriculture familiale et communautaire ». Malgré un accompagnement sur huit ans, cet objectif ne s’est jamais réalisé.

Des travailleurs s'exposent aux produits chimiques

Au bord de la route en latérite, Ernest, torse nu, se débat pour enfiler une protection en cuir orange qui semble cousue main. L’ouvrier agricole remonte ses gants en plastique bleu jusqu’aux coudes, enfile sa visière de protection et charge sur son dos l’imposant pulvérisateur de pesticides qu’il va devoir déverser autour de plusieurs centaines de palmiers. « Depuis trois mois, nous avons été dotés de masques et de visières et nos tenues sont lavées tous les soirs à l’entreprise », raconte Ernest, qui travaille dans les vapeurs de produits chimiques six jours sur sept depuis six ans pour un salaire mensuel de 51 euros (120 000 francs congolais). Avant, Ernest et le reste de son équipe travaillaient parfois sans chaussures et avec de simples masques chirurgicaux. C’est de retour à la maison qu’ils devaient nettoyer chaque soir leur propre combinaison, imbibée de produits chimiques.

L'histoire

Toute a commencé en 2012. À l’époque, le site de production de Feronia est en déshérence. Les plantations, dont l’emprise s’étend sur l’intégralité des terres de la région de Lokutu, sont quasiment à l’abandon : l’usine ne produit alors que six tonnes d’huile de palme par an, et les dettes s’accumulent. Mais près de 8 000 ménages dépendent de l’exploitation. De quoi justifier une demande de soutien financier à des bailleurs internationaux dont la mission est d’améliorer les conditions de vie des populations locales.

En échange de l’aide internationale, Feronia s’engage à mettre en place un plan d’action environnemental et social (PAES), censé bénéficier aux populations locales et aux travailleurs. Une promesse non tenue : Feronia va rester déficitaire jusqu’à sa faillite, en 2020 ; quant au PAES, ses avancées sont très éloignées des standards internationaux.

Diplômé en biochimie, avec près de 10 ans d’expérience, Joseph ne décolère pas. « Ils ont ruiné notre santé », s’emporte-t-il. Il en veut pour preuve un sujet tabou : les problèmes d’impuissance sexuelle dont sont victimes la plupart des ouvriers du secteur phytosanitaire de Feronia. « Personne ne vous le dira, mais après quelques années au contact de ces produits, vous ne pouvez plus avoir d’érection, confie-t-il. Au début, je pensais que c’était juste moi, mais on en a parlé entre nous, et on s’est rendu compte qu’on avait tous le même problème. »

Plus d’une dizaine de salariés rencontrés par Disclose seraient atteints des mêmes symptômes. Ce que les directions de Proparco et des autres bailleurs de fonds n’ignorent pas. Interrogé sur ce sujet, Proparco indique que la groupe AFD a « porté une grande attention aux rapports publiés par la société civile sur les activités de Feronia » et a « rencontré régulièrement les ONG, notamment le CCFD-Terre solidaire et Grain, pour échanger avec elles sur l’évolution du projet de réhabilitation et de relance des plantations par Feronia et, bien évidemment, sur les questions foncières et les sujets environnementaux et sociaux du plan d’action E & S accompagnant cet investissement ».

Bref, L’Agence française d’aide au développement (AFD) finance à coups de milliards d’euros des projets opaques en Afrique. Pour ne pas avoir à dévoiler ses pratiques, l’organisme public s’abrite derrière le secret bancaire. Au Gabon, elle s’affaire à construire un collège. Au Cameroun, elle a réparé un pont. Dans un village malien, elle creuse un puits ; au Niger, elle soutient une campagne contre les violences faites aux femmes et en RDC, elle a financé la société agricole Feronia au mépris des droits humains.

Avec Médiapart

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